L’importance des mots justes

Même si l’utilisation est encore timide, de plus en plus, lorsqu’on aborde des meurtres de femmes, on parle de « féminicides ». Le terme se démocratise quelque peu, mais il continue à faire peur : les féminicides sont des meurtres qui s’inscrivent dans une dynamique sociale de violence envers la femme. C’est vrai que c’est cru et c’est vrai que ça fait peur, mais c’est un mot qui est nécessaire. Nécessaire pour circonscrire une réalité et dénoncer une situation qui perdure malgré des avancées : les femmes sont encore violentées jusqu’à en être tuées.

En 2015, au Canada, selon l’Observatoire canadien du féminicide pour la justice et la responsabilisation, 48% des « homicides féminins » étaient commis par un partenaire ou un ex-partenaire amoureux. Ce sont ces histoires de ruptures, de chicanes de couple, de gardes d’enfants qui reviennent régulièrement dans les médias. Un peu paradoxal que l’endroit le plus dangereux pour une femme soit souvent chez elle et que la personne la plus dangereuse pour elle soit, trop souvent, son compagnon. Nous sommes loin des rues sombres et mal éclairées et des inconnus dont on nous a si souvent mis en garde, sans jamais nous dire que notre propre chambre à coucher risquait d’être une scène de crime.

Utiliser le terme de féminicide plutôt que de parler de drame familial ou de drame amoureux, c’est mettre un mot, même si ce n’est pas un terme juridique, sur la réalité telle qu’elle est : les femmes sont encore assassinées parce qu’elles sont des femmes. 

Cet été, le mouvement de dénonciations d’agressions sexuelles qui s’est transformé en véritable raz-de-marée a mis en lumière une infime partie de la violence faite aux femmes en société. La violence sexuelle est perpétuée, à hauteur de 29% des agressions, par un conjoint ou ex-conjoint selon les résultats d’une enquête de 2015 du Ministère de la sécurité publique.

La discussion sur les féminicides et la violence faite aux femmes de manière plus large est nécessaire et urgente. Mais cette discussion doit se faire libre de tout préjugé ou de tout stéréotype. Trop souvent, le débat est gangréné par des idées tenaces qui reviennent inlassablement : les victimes sont des femmes naïves et avec peu de moyens; elles ont « mal choisi » leur conjoint; il ne suffit que de quitter le foyer pour que cesse la violence.

De nombreuses statistiques démontrent que la violence entre conjoints transcende les classes sociales et les milieux économiques. C’est faire une erreur que de croire à un profil socio-économique type de victime. Malgré cela, notre conception de la victime « modèle » reste profondément ancrée dans les mentalités. La vérité, c’est qu’aucune femme, peu importe son capital culturel ou économique, n’est à l’abri de la violence. Certaines femmes ne nous apparaissent pas comme « destinées » à être des victimes, comme si elles avaient une immunité à la violence. Et pourtant.

Quant au « mauvais choix » du conjoint qui expliquerait que l’on devienne victime d’un bourreau, cette idée en vient à responsabiliser la victime. Responsabiliser la victime pour son agression, c’est excuser socialement l’agresseur sous prétexte que la victime aurait dû « prévoir ». C’est légitimiser la violence de l’agresseur. C’est aussi absurde que responsabiliser une victime d’agression sexuelle pour des vêtements aguicheurs ou pour avoir consommé de l’alcool. Les situations diffèrent, mais la violence chez quelqu’un n’est pas toujours palpable et on ne peut toujours la prévenir. Au même titre qu’il n’existe pas de portrait type de la victime, il n’existe pas un portrait type de l’agresseur. Pour ajouter à cela, quitter un foyer violent est ardu : les maisons pour femmes débordent et le processus psychologique pour être capable de s’extirper d’une relation toxique est long. La présence d’enfants rend également parfois plus difficile le départ. Ne quitte pas un compagnon violent qui veut. Encore pire, certaines femmes craignent que la violence ne fasse que s’amplifier par un départ ou une rupture.

Plus tôt cette année, avant qu’une pandémie mondiale ne se déclare, Radio-Canada avait lancé un fastidieux dossier sur les violences conjugales et avait présenté l’émission « Ces femmes qu’on tue » qui portait sur les féminicides. Les femmes, de tous les horizons, avaient une tribune pour témoigner et demander, notamment aux ministres Charest, à la condition féminine, et Lebel, anciennement à la justice, qu’on refuse cette violence. Des sommes d’argent pour les maisons d’hébergement ont  été annoncées la semaine dernière par le gouvernement, mais déjà des intervenant.e.s du milieu considèrent que ce n’est pas assez pour répondre à tous les besoins.

Le 6 décembre dernier, le Québec soulignait l’attentat ayant eu lieu en 1989 à l’École Polytechnique où 14 femmes ont été assassinées. La Ville de Montréal a reconnu, en 2019, la nature misogyne de ces attaques en modifiant la plaque commémorative installée dans l’arrondissement où est situé l’École:

« Ce parc a été nommé en mémoire des 14 femmes assassinées lors de l’attentat antiféministe survenu à l’École Polytechnique le 6 décembre 1989. Il veut rappeler les valeurs fondamentales de respect et condamner toutes les formes de violence à l’encontre des femmes. »

Cette même plaque, auparavant, ne mentionnait que les 14 victimes sans faire référence ni à leur sexe, ni aux motifs de l’auteur de l’attaque. Pour ne jamais connaître de tels évènements à nouveaux, il faut les prévenir et utiliser les mots justes constitue une première étape.

 

SOS violence conjugale (24/7): 1 800 363-9010 

(Le dessin au début de la publication a été réalisé par Amélie Papillon.)

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